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Textes / La grenade

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La grenade

J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends

Guillaume Apollinaire, Alcools.

«La mémoire ne filme pas, la mémoire photographie», écrit Milan Kundera dans L’Immortalité. Je photographie, donc je me souviens. Tel serait l’adage, s’il devait en avoir un, de Frédéric Nakache. Refusant les diktats esthétiques d’un certain art contemporain et détournant les contes mythologiques, il brouille plus que jamais les pistes autofictionnelles dans La Grenade. À l’image de cet autoportrait constitué de 120 allumettes calcinées, allusion à l’âge de 120 ans que l’on se souhaite d’atteindre dans la culture juive.

Mi-fruit, mi-arme, La Grenade témoigne de la figure de Perséphone. Fille de la déesse Déméter, elle est enlevée par le dieu des Enfers, Hadès. Face aux larmes de sa mère, on permet cependant à la jeune femme de partir à une seule condition : qu'elle n'ait pas encore goûté de la nourriture du monde des morts. Mais un jardinier la trahit en révélant l’avoir vu manger sept grains d’une grenade… Ému par sa détresse, Zeus autorise celle qui devient Reine des Enfers à n’y passer que six mois de l'année avant de retourner sur Terre, selon le cycle des saisons. Ainsi, l’existence immortelle de Perséphone se partagera entre éveil ensoleillé et hibernation en compagnie des morts.

Cette dichotomie est précisément le sujet de l’exposition de Frédéric Nakache : comment vivre en se sachant d’emblée condamné ? Aucune réponse y est clairement apportée, seulement des échos, des indices, des clins d’œil. Un jeu de carte des sept familles se transforme en monument tombal. Des rideaux d’un blanc indéfinissable, cachant une lumière éclatante, matérialisent le passage – à trépas. Cependant, il ne s’agit pas ici de morbidité gratuite. Loin de s’appesantir sur l’insoutenable légèreté de l’être, l’exposition est rythmée par des variantes notables de formats. Frédéric Nakache se joue aussi des traditionnelles significations des fleurs, des choses, des apparences, et leur confère un impact inédit. En attestent ces orchidées symbolisant la séduction et la fécondité, d’une beauté a priori parfaite et pourtant troublée par la présence d’abeilles mortes en leur sein. « Ces images me trottaient dans la tête depuis longtemps, confie l’artiste. Pendant des mois, je jetais mes idées sur le papier sans plus m’investir dans leur création, car elles m’inspiraient une très forte émotion. Une fois que je les ai digérées, j’ai pu passer à l’acte. Les influences qui me guidaient jusque-là, notamment celle de la photographie allemande, se sont effacées au profit d’autres comme la photographie victorienne ».

À la fin du XIXe siècle, Oscar-Gustav Rejlander, Lewis Carroll ou Julia Margaret Cameron faisaient trépigner d’impatience l’objectif, réalisant des tableaux vivants d’une réelle force émotionnelle. L’une des œuvres de La Grenade représente d’ailleurs Perséphone allongée, le fruit maudit à la main, dans une mise en scène réfléchie jusqu’au moindre détail. La précision de l’image révèle le grain de la peau, des matières (le tissu d’une blouse, le plastique d’un jouet, le velouté d’une fleur), et exacerbe les expressions (le cri figé d’une jeune femme). C’est alors que des choses  quotidiennes s’animent singulièrement, tel ce doudou d’enfant rapiécé de toutes parts, et particulièrement au niveau de la poitrine – comme s’il venait de subir une opération à cœur ouvert. Au contraire de ces êtres humains, qui, eux, s’acharnent à se liquéfier, à l’instar de cet homme portant simultanément trois masques différents (celui de Freddy Krueger, d’un vieillard et d’un clown), se séparant donc, par couches successives, de sa propre humanité. Et le téléphone qu’il porte à son oreille afin d’entamer un dialogue, imaginaire sans doute, ne changera rien à cet éloignement de soi. « Je me suis toujours intéressé aux zombies, à cette incarnation de la stupidité, cet instinct au sens primaire, commente Frédéric Nakache. Car nous vivons dans un monde qui fonctionne de plus en plus à l’instinct. D’après moi, le zombie est une métaphore de l’être humain ».

Sigmund Freud était formel : « Au fond, personne ne croit à sa propre mort, et dans son inconscient, chacun est persuadé de son immortalité ». Les hommes et les objets minutieusement choisis et photographiés par Frédéric Nakache le sont devenus, dès aujourd’hui peut-être. Quant à Perséphone, elle trompe son ennui en les liant les uns aux autres. Et souviens-toi que je t’attends.

Sophie Rosemont 

Ce texte est extrait du catalogue de l’exposition «La grenade», édité par le Fort Napoléon, Galerie La Tête d’Obsidienne.